Quand tout est écrit...

À chaque jour, chacun et chacune d'entre nous se trouve confronté à la nécessité de lire ou d'écrire. Même si nous sommes dans un monde où l'image prime, la maîtrise de l'écrit constitue une obligation incontournable pour qui veut gérer sa vie de façon autonome. L'arrivée des nouvelles technologies, de plus en plus requises sur le marché du travail, a eu pour effet de rehausser la complexité des actes de lecture et nécessite des habiletés plus prononcées que jamais auparavant. C'est pourquoi les personnes qui ne maîtrisent pas suffisamment la lecture et l'écriture se sentent et se sentiront de plus en plus exclues de la vie de leur communauté. Voyons, pour illustrer ce propos, une brève histoire de vie.

Lucie est une mère de famille analphabète en recherche d'emploi. Monoparentale, elle doit gérer seule les destinées de sa famille. En se levant le matin, Lucie ne peut pas compter sur le journal pour se brancher sur le monde qui l'entoure. Quand son enfant est malade et qu'elle doit se rendre à la clinique, Lucie ne peut pas s'y rendre seule car elle est incapable de lire le nom des rues et encore moins de consulter une carte de la ville ou un horaire d'autobus. Si elle prend un rendez-vous par téléphone, Lucie est incapable de le prendre en note. Si, malgré tout, elle réussit à se rendre à la clinique, elle aura beaucoup de difficultés à trouver le bureau du médecin car elle ne peut pas lire les indications qui meublent les corridors de la clinique. Si le médecin prescrit un médicament à son enfant, Lucie aura beaucoup de difficultés à comprendre la posologie qui lui permettra de le soigner adéquatement.

Quand Lucie veut faire une transaction bancaire, elle préfère le service au comptoir au guichet automatique. C'est que Lucie n'arrive pas à lire les indications inscrites sur l'écran du guichet. À cause de la réduction des heures d'ouverture des services au comptoir, Lucie se trouve malheureusement souvent confrontée à devoir "subir" le guichet automatique... et l'impatience des autres clients qui attendent derrière elle.
À la maison, quand les factures arrivent dans sa boîte aux lettres, Lucie n'arrive pas à les déchiffrer. Elle se contente de payer les montants indiqués au bas des factures sans savoir si elle paye trop ou pas assez. Encore là, Lucie préfère payer ses factures au comptoir de la banque parce qu'elle ne sait pas faire un chèque. Quand arrive le temps de payer son loyer, Lucie doit faire confiance à son propriétaire pour faire le chèque à sa place. Elle, elle doit se contenter de le signer.

Quand arrive la recherche d'emploi, Lucie est bien embêtée de se servir des guichets d'emplois informatisés mis à sa disposition par le Centre local d'emploi. Et quand elle rencontre un agent, Lucie est trop gênée pour lui dire qu'elle sait ni lire ni écrire. Quand elle se présente chez un employeur, Lucie prétexte qu'elle a oublié ses lunettes pour ne pas avoir à remplir sa demande d'emploi sur place et ainsi laisser transparaître ses difficultés de lecture et d'écriture.

Par ailleurs, Lucie voit mal comment elle pourrait apprendre un nouveau métier. Pour apprendre, il faut savoir lire et écrire, se dit-elle. Voilà autant de difficultés quotidiennes auxquelles sont confrontés des milliers d'adultes comme Lucie. Et la situation ne risque pas de s'améliorer, bien au contraire!

Comme le révèle une étude réalisée en 1998 par le ministère de la Culture et des Communications du Québec, "les habiletés nécessaires à l'autonomie et à la vie en société ont sensiblement augmenté au cours des dernières années. Bien que le noyau d'apprentissages fondamental — lire, écrire, compter — soit resté le même, le développement des connaissances et l'exploration de nouveaux secteurs d'activités se répercutent sur les écrits, qui présentent une complexité croissante et exigent un niveau de compétence plus élevé aujourd'hui qu'il y a dix ans à peine." (Le temps de lire, un art de vivre - État de la situation de la lecture et du livre au Québec)

Ces changements transforment les besoins de formation et accroissent la nécessité d'une plus grande maîtrise de la lecture et de l'écriture, et plus largement de la langue. Certains prétendent qu'aujourd'hui, en l'an 2000, plus de la moitié des emplois exigent 17 années de scolarité. Déjà, en 1996, 54 % de la main-d'oeuvre québécoise tirait sa rémunération de sa capacité de produire, repérer et analyser l'information.

Selon le rapport canadien de l'Enquête internationale sur l'alphabétisation des adultes, plus de quatre Canadiens sur dix parmi les personnes peu alphabétisées jugent leurs capacités de lecture, d'écriture et de calcul limitées pour l'emploi, et 42 % à 57 % d'entre eux évaluent ces capacités comme faibles ou moyennes dans la vie de tous les jours. Dans ce nouveau contexte, les personnes qui maîtrisent peu la langue écrite, qu'elles soient en recherche d'emploi ou sur le marché du travail, se sentiront de plus en plus exclues de la vie économique et sociale. Elles vivront davantage en marge de leurs concitoyens, puisque les écarts entre les travailleurs instruits et les autres risquent de s'amplifier dans une société de l'information en constante mutation.

Mario Raymond, pour
La Porte Ouverte

 

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