Jeunes, scolarisés... et analphabètes?

Chaque année, un nombre important de jeunes de moins de trente ans s'inscrivent aux activités d'alphabétisation offertes dans les commissions scolaires et les centres d'alphabétisation populaire comme La Porte Ouverte. Les jeunes représentent environ le tiers des personnes inscrites à ces activités. Or, le fait de trouver un nombre aussi important de jeunes dans les groupes de formation en alphabétisation suscite de nombreuses interrogations sur leur parcours scolaire. À la différence des personnes plus âgées, ces jeunes ont pourtant eu accès au système scolaire. En vertu de la Loi sur l'instruction publique qui oblige la fréquentation scolaire jusqu'à 16 ans, ils ont en principe fréquenté l'école pendant de nombreuses années. Pourquoi ces jeunes ne maîtrisent-ils pas les habiletés de base attendues en lecture, en écriture et en calcul? Ces jeunes sont-ils analphabètes? Ou ont-ils simplement oublié leurs apprentissages faute de les avoir suffisamment mis en pratique?

D'abord, il convient de préciser qu'il est plutôt rare de rencontrer au Québec des jeunes analphabètes complets, c'est-à-dire qui ne savent ni lire ni écrire. La fréquentation scolaire obligatoire et le contact quotidien avec l'écrit qu'elle implique ont amené une disparition quasi complète de ce phénomène qui affecte moins de 2 % des jeunes de 16 à 25 ans. Par contre, on rencontre beaucoup de jeunes analphabètes fonctionnels, c'est-à-dire "des personnes incapables d'exercer toutes les activités pour lesquelles l'alphabétisation est nécessaire dans l'intérêt du bon fonctionnement de leur groupe et de leur communauté et aussi pour leur permettre de continuer à lire, écrire et calculer en vue de leur propre développement et de celui de leur communauté". (UNESCO 1989 et Statistique Canada 1991)

Cette situation est préoccupante, particulièrement à notre époque où l'on insiste sur l'importance de la formation continue dans une optique d'adaptation constante aux exigences du marché du travail. Mais qui sont donc ces jeunes en difficulté qui voient leur vie adulte sérieusement hypothéquée avant même de l'avoir commencée?

La Boîte à Lettres de Longueuil, un organisme populaire d'alphabétisation qui intervient exclusivement auprès des jeunes, nous apporte un éclairage sur la question. L'organisme a réalisé une étude auprès d'une centaine de jeunes qui ont suivi des ateliers d'alphabétisation. Il appert que 90 % de ces jeunes ont fréquenté l'école jusqu'en secondaire III. Les trois quarts ont fréquenté une classe spéciale, aussi appelée "classe de cheminement particulier", au cours de leurs études primaires et secondaires. L'intégration à la classe spéciale s'est faite principalement vers la troisième année du primaire et la plupart y sont demeurés pour le reste de leur scolarité.

Ces jeunes portent un jugement sévère sur leur scolarisation. Près des deux tiers affirment que la fréquentation d'une classe spéciale ne les a pas aidés à lire et à écrire. Le fait que les classes spéciales n'aient pas d'objectifs précis et de contenus académiques rigoureux les a grandement affectés. Ils ont vécu un apprentissage en ligne brisée : des méthodes différentes de lecture, des temps morts concentrés sur les activités manuelles et le bricolage.

Les recherches sur les jeunes qui fréquentent les activités d'alphabétisation nous indiquent qu'ils ont connu un cheminement scolaire difficile et que, malgré le fait qu'ils aient été reconnus comme ayant des difficultés particulières, le faible soutien obtenu à l'école ne leur a pas permis d'acquérir les compétences de base.

Par ailleurs, à la décharge de l'école, il appert que d'autres facteurs contribuent à faire de certains jeunes des adultes analphabètes fonctionnels. Les chercheurs et les intervenants en alphabétisation s'entendent sur le fait qu'on retrouve souvent les personnes analphabètes dans les secteurs les plus défavorisés de la société. Un milieu familial peu enclin à encourager la persévérance scolaire et qui offre au jeune un faible encadrement dans sa démarche sont aussi susceptibles de mener le jeune à l'analphabétisme fonctionnel.

Aussi, le faible maintien d'habitudes de lecture au sortir de l'école constitue un élément supplémentaire qui renforce cette probabilité chez le jeune rendu à l'âge adulte. Dans notre univers médiatisé où l'image et l'instantané priment, l'utilisation de l'écrit pour accéder à l'information ou aux loisirs n'apparaît plus essentiel aux yeux des jeunes.

Les difficultés des jeunes en lecture et en écriture sont donc liées à une foule de facteurs tant personnels, familiaux, environnementaux, socio-économiques que scolaires. C'est pourquoi chacun d'entre nous doit se sentir concerné car il s'agit là d'une responsabilité sociale collective que tous se doivent d'assumer.

Mario Raymond, pour
La Porte Ouverte

 

 

 

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